seul au monde

photographies

 
En 1927, le physicien allemand Werner Heisenberg énonce le principe d’incertitude qui stipule qu’il est impossible de connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule. Autrement dit, ce principe d’indétermination qui est à la base de la mécanique quantique nous contraint à accepter qu’il est vain de chercher à connaître la réalité des choses, celle-ci dans sa nature même nous échappera quels que soient les dispositifs que nous pourrons imaginer et mettre en œuvre pour la cerner. Nous en sommes réduits à des conjectures probabilistes. Le réel n’est pas accessible.
seul au monde est un projet photographique qui transpose l’idée de ce principe d’indétermination à l’échelle humaine. Chaque image de ce projet est d’abord et avant tout la situation unique d’un lieu à un instant précis. Situation unique car au-delà de la localisation spatiale et temporelle se présente une scène avec ses personnages que rien ne pourra renouveler et dont la photographie est le témoin ultime, la trace singulière qui restera d’un moment unique de l’histoire humaine. En effet, à l’écart des évènements que la mémoire collective retiendra, l’histoire est d’abord cette accumulation infinie de situations anodines où la vie de chacun prend place au milieu de celles des autres. La photographie qui fige une telle scène expose des individus que nous ne connaissons pas, dont nous ignorions l’existence et qui ignorent la nôtre. Si la photographie peut nous donner une description claire et à peu près compréhensible de la scène qu’elle a saisie, elle ne nous renseigne pas, ou peu, sur les pensées qui traversent les individus qui la composent. Et pourtant, avec cette photographie, l’un d’eux peut subitement être l’objet de toute notre attention sans pour autant qu’il ne le sache jamais, c’est à dire sans savoir l’existence de cette image et sans savoir que sa présence sur celle-ci donnera lieu à un tel examen. En isolant un des personnages et en espérant à travers l’analyse de son expression ou de son regard en pénétrer les pensées, la technique photographique ne peut nous offrir pour atteindre cet objectif que la possibilité d’un agrandissement de la partie concernée de l’image. La dilatation opérée, poussée à ses limites, nous plonge alors dans une zone grise et floue contrevenant à notre intention première. Nous sommes donc là aussi, à l’instar des particules de la mécanique quantique, dans l’impossibilité d’accéder à une des dimensions de l’évènement. De cet individu nous ne percevons que son apparence physique, son for intérieur bat comme un trou noir d’où rien ne réchappe. Est-il simplement concerné par la scène que l’appareil a d’emblée créée au moment de son déclenchement ? Si la photographie saisit la lumière que nous renvoie chaque élément de la scène, elle ne permet pas pour autant d’accéder à l’intimité des uns et des autres. Le réel ne nous est pas accessible, chaque être est plongé dans un monde que lui seul connaît. Chacun seul au monde.
 

Atelier Regain, mars 2018